Le programme germano-ouzbek de dialogue d’experts pour une agriculture durable et résiliente au climat, financé par le BMEL, porte jusqu’ici sur la production de fourrages résilients au climat et de nouvelles légumineuses, ainsi que sur l’acquisition et l’évaluation des variétés de semences correspondantes, afin d’élargir la rotation des cultures avec des effets attendus positifs sur les sols et d’autres aspects environnementaux. Faire évoluer la rotation des cultures et, plus largement, le système alimentaire national ouzbek suppose toutefois de ne pas s’en tenir à la production végétale : les aspects socio-économiques jouent eux aussi un rôle important.
C’est pourquoi l’équipe du programme et le ministère fédéral allemand de l’Alimentation et de l’Agriculture (BMEL), avec leurs partenaires ouzbeks, le ministère de l’Agriculture (MoA), le National Agricultural Knowledge and Innovation System (NAKIS) et le Veterinary and Livestock Development Committee (VLDC), ont organisé une conférence de quatre jours, assortie d’ateliers, pour informer les acteurs intéressés du secteur sur les concepts de l’agroécologie et proposer des pistes d’intégration de cette approche dans le système agricole ouzbek. L’événement a montré le potentiel de cette approche pour gagner en durabilité, tant dans la production agricole que dans les systèmes alimentaires associés. Le programme entendait donner aux décideurs, législateurs, chercheurs, agriculteurs progressistes et représentants du monde agricole ouzbeks, ainsi qu’aux partenaires financiers et du développement, l’occasion de se familiariser avec l’expertise internationale et de présenter les idées, les travaux de recherche et les solutions ouzbeks et centrasiatiques en matière de systèmes de production durables.
La conférence s’est ouverte le 14 avril 2025 à l’hôtel Hilton de Tachkent. Le vice-ministre Alisher Shukurov a ouvert les travaux en soulignant l’importance d’une réponse au changement climatique. M. Clemens Schwanhold, de l’ambassade d’Allemagne, a prononcé un discours introductif exposant l’objet des programmes de dialogue d’experts financés par le BMEL, insistant sur l’agroécologie comme principe directeur de la politique et des stratégies du BMEL, et détaillant les objectifs de l’événement. Khandam Kharsiboev, chef d’équipe adjoint du programme, a présenté brièvement ce que le programme entend accomplir, images à l’appui comme « preuve de concept ». À leurs côtés, plusieurs intervenants du Zimbabwe, d’Australie, d’Afghanistan, des Pays-Bas, d’Allemagne, d’Estonie et bien sûr d’Ouzbékistan étaient invités à éclairer différents sujets : gestion des pâturages, irrigation, agriculture régénérative, importance de la biologie des sols, rôle des mécanismes de marché dans le choix des rotations, entre autres.

Ainsi, M. Roberto Aparicio Martin, de la délégation de l’Union européenne en Ouzbékistan, a présenté les aspects de politique publique de l’agroécologie en Europe ; André Leu, directeur de Regeneration International et ancien président de l’IFOAM, a partagé des expériences d’agriculture régénérative dans le monde ; et le Dr Axel Stockmann, du BMEL, a parlé du système vétérinaire allemand dans un monde qui change, en insistant sur la protection de la santé humaine et animale.
Le Dr Raymond Briscoe a développé l’importance des petits éleveurs dans la production animale globale. Le Dutch Committee for Afghanistan a constitué un réseau de plus de 1 000 paraprofessionnels qui, au-delà des enjeux de santé animale et humaine, jouent un rôle important dans le développement socio-économique des communautés, à travers la commercialisation en commun, les mesures d’atténuation de la sécheresse, etc.
Precious Phiri, de l’ONG Land Healers Foundation au Zimbabwe, a rappelé l’importance des communautés dans la gestion des ressources naturelles et montré que le terme si souvent employé de « surpâturage » devrait plutôt être remplacé par « pâturage mal géré ». Roman Kemper, de l’université de Bonn, s’est penché sur la production, le stockage et la planification de fourrages résilients au climat, en soulignant la subtilité du microbiome des sols et des associations végétales en agriculture régénérative. Simon Chevalkink, de MetaMeta, a présenté des exemples de systèmes « intelligents » pour améliorer la production en zones sèches, autour de la récupération des eaux, de l’irrigation de crue et de la robustesse des systèmes agricoles. Kaie Laaneväli-Vinokurov, conseillère chaîne d’approvisionnement et intermédiaire de l’innovation, a partagé l’expérience estonienne de passage d’un modèle agricole socialiste centralisé à un système fondé sur la demande et porté par le secteur privé, et évoqué ce que l’Ouzbékistan pourrait en retenir.
Le principal enseignement de son intervention est que l’Estonie regrette aujourd’hui d’avoir ignoré les petits exploitants à l’approche de l’adhésion à l’UE, et se retrouve avec de très grands complexes laitiers, entièrement automatisés, qui offrent peu d’emplois ruraux, ne sont pas écologiquement soutenables et font peser un risque sur la sécurité et l’autosuffisance alimentaires en cas, par exemple, d’épizootie. Pour éviter cela en Ouzbékistan, l’exemple afghan est une leçon importante sur la manière d’atteindre les petits éleveurs, de les encourager à développer leur activité et de les intégrer pleinement.

Après l’introduction du premier jour à cette approche plus globale, différents groupes de travail réunissant experts internationaux, acteurs et représentants ouzbeks ont été constitués pour des discussions techniques plus détaillées, dans lesquelles les spécialistes ouzbeks travaillant dans leur domaine sur des principes agroécologiques précis ont été mis en avant.
Trois ateliers ont abordé divers aspects de l’agriculture résiliente au climat, chacun autour de thèmes différents et avec des intervenants de renom.
Atelier 1 : agriculture régénérative. Le premier atelier s’est tenu à l’université agraire. Les échanges ont porté sur l’articulation entre durabilité écologique, économique et sociale, sécurité alimentaire nationale et système alimentaire national. Parmi les thèmes clés : entretenir la biologie des sols, l’usage rationnel de l’eau en irrigation, des rotations adaptées au climat et l’agrobiodiversité. Parmi les intervenants notables, Christian Wiese a partagé son expérience de création d’une entreprise semencière privée, et Roman Kemper, de l’université de Bonn, a insisté sur l’importance d’un sol en bonne santé.
Atelier 2 : les personnes, leur bétail et l’environnement. Le deuxième atelier s’est tenu dans la salle de conférence du VLDC, animé par Foziljon Safoev. Il portait sur l’équilibre et la durabilité entre les personnes, le bétail et l’environnement. Ont été abordés la politique d’élevage actuelle, la gestion des pâturages, l’offre de services à l’élevage et la réduction des pénuries de fourrages et d’aliments. Baitemir Naizabekov et Precious Phiri ont expliqué en détail comment, respectivement au Kirghizistan et au Zimbabwe, les communautés locales ont été associées à la gestion des ressources pastorales comme élément de leur stratégie de subsistance, face à un système géré par l’État qui, dans les deux pays, n’a pas fonctionné. Le Dr Raymond Briscoe et le Dr Axel Stockmann ont détaillé le rôle respectif des services vétérinaires privés et publics dans le maintien de la santé humaine et animale et dans le développement d’une production animale de qualité et sûre. L’enseignement à retenir est qu’aucune des deux composantes ne fonctionne sans l’autre : un service vétérinaire national idéal associe étroitement une partie publique et une partie privée. José van Noordenburg, éleveuse laitière néerlandaise dont la ferme a reçu des délégations d’Ouzbékistan, du Kazakhstan et du Kirghizistan, a plaidé pour le modèle laitier familial, qui a fait la force du secteur en Europe et en Amérique.
Atelier 3 : innovation pour un développement agricole national durable. Le troisième atelier s’est tenu dans la salle de conférence de l’AKIS. Il visait à conjuguer innovation pour le développement agricole national durable et conditions de vie dignes en milieu rural. Les échanges ont porté sur le développement participatif des technologies, les aspects économiques et socio-économiques de l’AKIS dans l’agriculture, et l’équilibre entre agriculture familiale et agriculture d’entreprise. Kaie Laaneväli-Vinokurov a détaillé la transition estonienne vers le modèle AKIS et mis en garde contre la marginalisation des petits éleveurs dans les politiques et stratégies de développement agricole : ils sont un rouage essentiel des moyens de subsistance ruraux et de la vitalité des territoires et des communautés, ce qu’a confirmé José en expliquant comment elle conduit sa ferme de 100 vaches avec sa mère et sa sœur. Pour souligner le besoin d’« innovation », comme le nom de NAKIS l’indique, des intervenants locaux ont présenté des travaux sur l’amélioration de la biologie des sols par des opérateurs privés produisant des préparations microbiennes, et Yuli Yusupov, du Centre pour le développement économique en Ouzbékistan, a plaidé pour une analyse économique et financière plus rigoureuse des processus de production.
Chaque atelier a apporté des éclairages utiles, nourri les débats et produit des recommandations, au service de l’objectif d’ensemble : promouvoir une agriculture résiliente au climat en Ouzbékistan.
Le troisième jour a été consacré à l’échange direct et à l’interaction avec les « praticiens du terrain », à différents niveaux, en différents lieux et dans différentes situations, sans oublier les décideurs politiques.
Le premier groupe, réunissant les experts internationaux en gestion des pâturages et en irrigation, Precious Phiri, Baitemir Naizabekov et Simon Chevalkink, a conduit des experts régionaux vers une zone pastorale de Navoï. Cette zone se caractérise par une topographie plate au drainage naturel faible, des nappes phréatiques hautes et des formations géologiques riches en sels. En raison de l’intensité de l’irrigation, elle présente aussi un fort risque de salinisation secondaire des terres irriguées. Ce groupe s’est concentré sur la régénération des pâturages, sous l’angle de la restauration des terres et de la production fourragère.
Le deuxième groupe d’experts s’est rendu dans un village de Chinaz, où une exploitation laitière a accueilli la délégation, invité plusieurs petits éleveurs et fait visiter les lieux. Ce groupe réunissait des experts d’AFC, José, l’éleveuse laitière néerlandaise, Kaie, venue d’Estonie, et des représentants des entreprises qui importent des bovins d’Estonie. Les différents défis de la production laitière en Ouzbékistan ont été abordés, au premier rang desquels le manque de terres et d’accès à l’eau en quantité suffisante pour produire les fourrages de qualité dont les animaux ont besoin. Là encore, l’avenir de la filière laitière ouzbèke (familiale ou d’entreprise) a été discuté : il faut accorder davantage d’attention à la croissance des exploitations laitières de petite taille vers des tailles supérieures, avec un accès suffisant à la terre pour produire des fourrages, voie la plus économique et la plus sûre pour produire du lait (les exploitations familiales ne comptent ni leur travail ni l’encadrement et l’aide des proches comme un coût, et elles ne font pas faillite ni ne changent d’activité comme le font les entreprises).
Le troisième groupe s’est rendu à Samarcande et s’est réuni avec les directeurs des technicums, de l’université vétérinaire et de l’institut d’innovation et de recherche agricoles pour réfléchir à l’avenir des services vétérinaires et de la vulgarisation en élevage. Les deux technicums d’Andijan et de Samarcande ont récemment été rattachés au ministère de l’Enseignement supérieur. Après de brèves visites de l’université vétérinaire et du technicum de Samarcande, l’équipe s’est rendue à l’institut d’innovation et de recherche agricoles, où le recteur Shavkat Hassanov a réservé un excellent accueil au groupe. Mme Amonova Makhsuda, du ministère de l’Enseignement supérieur, a pris part aux échanges ; le représentant du VLDC a malheureusement été appelé à d’autres obligations à la dernière minute et n’a pas accompagné le groupe. Les discussions ont été conduites par Abdurazzak Khujabekov, consultant local doté d’une longue expérience du secteur ouzbek de l’élevage et du monde des projets et programmes. Sardorbek Abduqodirov, nouveau directeur du technicum d’Andijan, et le Dr Bazarov Soli ont été interrogés sur l’avenir de leurs établissements, face au manque criant de personnel de vulgarisation en élevage et aux plaintes du secteur privé sur l’absence, dans le pays, de bons gestionnaires d’exploitations laitières. Le Dr Briscoe a donné des exemples de la manière dont, en Afghanistan, les para-professionnels vétérinaires (VPP) interviennent, au-delà de la santé animale, dans le développement de la production animale, la vie communautaire, les banques d’aliments et de fourrages, la collecte et la transformation du cachemire et du lait, et bénéficient surtout de la confiance des communautés, y compris pour sensibiliser au VIH, à la grippe aviaire hautement pathogène, à la brucellose, à la COVID et à la fièvre hémorragique de Crimée-Congo. Le souhait a été exprimé de venir observer le travail du Dutch Committee for Afghanistan en Afghanistan, ce à quoi le programme va s’employer. Deux représentants du BMEL, Rebecka Ridder et le Dr Axel Stockmann, ont assisté à la visite et aux réunions, tenues en russe avec quelques traductions, et ont pu mesurer la « profondeur » des échanges, qui remettaient en question les standards et les structures organisationnelles actuels. La nécessité de repenser les procédures et les processus en vigueur a été reconnue.
Le quatrième groupe réunissait des décideurs et des experts du secteur semencier. Avec les experts allemands, un état des lieux du secteur semencier national a été dressé, marqué par des changements profonds : implication croissante du secteur privé et évolution nécessaire du rôle des institutions publiques, de la production vers l’appui, le suivi et le contrôle. Ce secteur présente un fort risque de doublons dus au travail en silos, et une rencontre ou un atelier de plus grande ampleur sur l’avenir du secteur semencier ouzbek mériterait d’être organisé, notamment au vu des multiples projets proposant de « remettre de l’ordre » dans ce secteur : l’appropriation du processus de développement par l’Ouzbékistan doit être établie et renforcée, afin d’orienter le secteur dans la bonne direction.
Le quatrième et dernier jour de la conférence, une réunion de restitution et de synthèse a permis de récapituler les impressions des différents groupes de travail et de formuler des recommandations directes sur les défis identifiés dans le secteur agricole ouzbek.
L’initiative avait pour principaux objectifs d’intégrer l’agriculture régénérative dans les systèmes alimentaires ouzbeks, de partager des expériences nationales et internationales sur les pratiques agricoles adaptées au climat, et d’élaborer des recommandations pour une gestion durable des sols, de l’eau et des cultures. Elle visait en outre à traiter les défis et les solutions du développement de l’élevage et de la gestion des pâturages, et à explorer comment l’innovation agricole peut porter le développement rural tout en modernisant le système de connaissances et d’information agricoles (AKIS).
Plusieurs défis majeurs ont été identifiés au fil des échanges et des visites de terrain. La biologie des sols reste un levier sous-exploité de la production durable, et les pratiques d’irrigation doivent être modernisées pour réduire l’empreinte hydrique. Les modèles de gestion communautaire des pâturages émergent, mais se heurtent à un appui institutionnel limité et à des régimes fonciers mal définis.
Pour y répondre, plusieurs recommandations ont été formulées. Il est essentiel de renforcer les programmes nationaux sur la biologie des sols et les intrants biologiques, et de promouvoir des systèmes d’irrigation économes adaptés aux zones sèches. Il a également été recommandé d’étendre la gestion communautaire des pâturages avec des modèles locaux adaptés et de développer des dispositifs standardisés de formation et de certification des para-professionnels vétérinaires.
Les résultats ont montré que l’agroécologie est reconnue comme une solution à plusieurs dimensions : non seulement une pratique environnementale, mais un cadre socio-économique. Une meilleure collaboration institutionnelle et une plus grande capacité d’action des acteurs locaux ont été obtenues par la participation active et les visites de terrain. Un large consensus s’est dégagé sur la nécessité d’articuler recherche, vulgarisation et mécanismes de marché pour renforcer les acteurs locaux, avec la proposition de créer des groupes de travail interministériels chargés de traduire les réformes en actes.
Nous tenons pour finir à remercier l’ensemble des participants, des parties prenantes et des représentants pour cet échange intense. Nous poursuivrons le travail sur les sujets identifiés et contribuerons à faire évoluer les systèmes de production vers des approches plus globales en Ouzbékistan.